Combien coûte une crise politique ?

Quels sont les impacts d’une crise politique en matière de développement ? Sans doute les Malgaches devraient finir par se poser cette question, ce qui les aiderait à être plus circonspects dans leur propension aux alternances par voie de crise. Selon la Banque africaine de développement, « Le VIH/SIDA demeure désormais le seul domaine où les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) seront atteints à Madagascar »[i].

DES CHIFFRES QUI PARLENT…

Concernant plus particulièrement la crise de 2009, le bureau de la Banque mondiale a rendu publique à la fin de la semaine dernière sa note trimestrielle d’analyse économique. Le bilan est sans appel, sur les êtres humains, les institutions et les infrastructures.

  • Sur les êtres humains : accroissement de la pauvreté.

La conquête des rues de la Capitale par les commerçants informels a été aggravée par la crise de 2009 (photo Njaka Rajaonisaona).

Avec « une importante croissance démographique » qui est supérieure à  une « croissance économique globale [qui] a stagné entre 2009-12 », « le revenu par habitant en 2012 a chuté pour atteindre son niveau de 2003 ». Les estimations font état de « près de 4 millions de personnes de plus qu‘en 2008 qui sont passées sous le seuil de la pauvreté », et d’une dégradation des indicateurs sociaux : « le nombre d‘enfants non scolarisés a augmenté de 500.000. La malnutrition aiguë chez les enfants demeure un problème grave, avec une augmentation de plus de 50 pourcent dans certaines zones. Cette situation hypothèque le bien-être des générations futures ».

  • Sur les institutions : recul de la capacité de l’État.

Alors que la gouvernance et l’Etat de droit étaient d’un niveau peu reluisant avant la crise de 2009, celle-ci a favorisé « la recrudescence de l’insécurité, la mauvaise gouvernance de l’exploitation des ressources naturelles (telle que l’exploitation illégale de bois de rose), les progrès limités dans la lutte contre la corruption, et le problème de longue date lié à la faible transparence dans la gestion des ressources publiques ». En outre, « la capacité d’adaptation aux chocs exogènes est gravement compromise », qu’il s’agisse « des risques actuels liés au contexte économique mondial » ou des catastrophes naturelles. Selon la Banque mondiale, « la crise politique est devenue un obstacle majeur qui empêche de faire face à ces chocs et de réduire leur impact ».

  • Sur les infrastructures : des détériorations qui auront des impacts durables.

La suspension de l’aide budgétaire qui finançait ¾ du programme d’investissement public a entraîné de facto « un état de dégradation croissant des infrastructures dans le domaine des routes, de l‘énergie et de l‘eau, compromettant ainsi le développement à moyen et long termes de l‘économie Malgache ». A ceci s’ajoutent les difficultés pour assurer la réhabilitation des infrastructures qui ont été détruites par les cyclones.

… ET DES GENS QUI SOUFFRENT.

L’analyse de la Banque mondiale rejoint celle des Perspectives économiques en Afrique, qui déclare sur son site internet que « La double crise financière internationale et politique aurait généré environ 336 000 pertes d’emplois et rendu vulnérables environ 90 % des emplois » [ii]. Avec plusieurs partenaires, le Programme des Nations unies pour le développement a lancé en juillet 2012  une Enquête nationale Emploi et Secteur informel, après avoir constaté « un dysfonctionnement grandissant du marché du travail (…) [qui] se traduit par une perte massive d’emplois dans le formel, une déstabilisation des demandes sur le marché du travail et de la productivité, une offre d’emplois disproportionnée avec un sous-emploi rural important, et une prolifération grandissante du secteur informel ».

Depuis la crise 2009, Adeline Razafinirina et sa famille ne mangent plus qu’une fois par jour (photo Njaka Rajaonisaona)

Derrière ces chiffres impersonnels, mais qui ont cependant le mérite de donner un aperçu global de la situation, il y a des histoires humaines, comme celle d’Adeline Razafinirina. Cette lavandière d’Ilafy (banlieue d’Antananarivo) a vu ses revenus amputés de deux-tiers en trois ans de crise politique. Il lui arrive maintenant de ne rentrer qu’avec juste 1.000 ariary en poche (1 euro = environ 2.700 ariary). A Madagascar, seule une infime partie de la population bénéficie d’un système de protection sociale. Pour la très grande majorité, c’est donc la débrouille qui fait office de solution. « On se contente de ce que l’on a. Maintenant, on mange une fois par jour »  nous avouera tristement Adeline.

Cette mère de famille fait partie de ces milliers de ménages vulnérables qui subissent de plein fouet les impacts économiques de la crise politique générée par le coup d’État de mars 2009.  Cependant, la classe moyenne en est également victime. Le mari d’Herifanja Rajaomampianina travaillait comme informaticien dans une usine à Antananarivo, mais s’est retrouvé chômeur à cause de la crise : son entreprise a fermé ses portes en février 2010. Pendant quelques mois, il avait pu retrouver du travail dans un hôtel, mais la crise a aussi fait baisser le nombre de touristes, et il a de nouveau perdu son emploi. N’ayant plus les moyens d’assumer l’écolage, le couple a dû se résoudre à enlever ses trois enfants de l’école privée où ils étudiaient, et les inscrire à l’école publique.

Toutefois, les effets économiques de la crise politique ne se font pas uniquement ressentir en milieu urbain. Narcisse Rafanomezantsoa est un producteur de lait qui a travaillé depuis des années comme producteur de fromage artisanal dans la région du Vakinankaratra. En mai 2012, il a du se résoudre à arrêter son exploitation à cause de la paupérisation de la population : « Les gens ne peuvent plus acheter du fromage. Cette crise a eu des impacts sévères sur le milieu rural » déplore-t-il.

Sous prétexte de nationalisme mal placé, certains de nos compatriotes s’offusquent à chaque fois que la pauvreté à Madagascar est abordée, parlant de « misérabilisme alimenté par les bailleurs de fonds ». S’il est évident qu’il serait bien plus agréable de ne parler que de choses agréables, de lémuriens qui sautillent et des baobabs de la région de Morondava, force est de se rendre à l’évidence : adopter une politique de l’autruche pour éviter de regarder la réalité ne supprime pas celle-ci.

Le quotidien d’Adeline, Herifanja ou Narcisse illustre celui de millions de leurs compatriotes affectés par les effets pervers de la crise politique. Des témoignages qui permettent d’entendre directement des représentants de ce peuple malgache, dont tant de politiciens au pouvoir ou dans l’opposition se proclament porte-paroles depuis trois ans et demi. Pas toujours à bon escient.


[i] Le sixième objectif mentionne la cible suivante : « D’ici à 2015, avoir enrayé la propagation du VIH/sida et avoir commencé à inverser la tendance actuelle ».

[ii] Ce rapport combine l’expertise de la Banque africaine de développement, du Centre de développement de l’OCDE, de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, du Programme des Nations Unies pour le développement ainsi que celle d’un réseau de think tanks et de centres de recherche africains

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